Six ans après les faits, la blessure n'est toujours pas refermée. Dans une interview accordée au média Le Vestiaire, Pascal Ferré, l'ancien directeur de France Football, est revenu sur l'un des épisodes les plus discutés de l'histoire récente du Ballon d'or : l'annulation pure et simple de l'édition 2020, en pleine pandémie de Covid-19, alors que Robert Lewandowski en était l'immense favori.
"La période la plus compliquée, ça a certainement été en 2020, lorsqu'il a fallu annuler l'édition", a expliqué Pascal Ferré. "On considérait que cette année-là, toutes les conditions n'étaient pas réunies, notamment en termes d'équité." Un contexte sanitaire inédit, des compétitions interrompues puis reprises à huis clos, des calendriers bouleversés d'un championnat à l'autre : la direction de France Football avait alors jugé impossible de départager équitablement les candidats, et avait préféré ne couronner personne plutôt que de prendre une décision jugée bancale.
Problème : en 2020, un homme écrasait littéralement la concurrence. Avec le Bayern Munich, Robert Lewandowski réalisait l'une des saisons les plus abouties de sa carrière. L'attaquant polonais avait raflé la Ligue des champions, la Bundesliga et la Coupe d'Allemagne la même année, un triplé complet obtenu avec une efficacité redoutable devant le but : 55 réalisations et 10 passes décisives, toutes compétitions confondues, en seulement 47 matchs. Un rythme de buteur que peu de joueurs ont approché sur une saison complète en Europe.
C'est précisément cette supériorité écrasante qui rend l'annulation difficile à avaler pour l'intéressé, encore aujourd'hui. Pascal Ferré raconte avoir pris les devants à l'époque, conscient du symbole que représentait la décision pour le Polonais. "J'avais même pris soin, moi, d'appeler Robert Lewandowski cette année-là, qui dominait, qui marchait sur la tête de tous ses adversaires. Je l'avais averti", confie l'ancien patron du magazine. Mais l'appel n'a visiblement pas suffi à faire passer la pilule : "Il n'avait pas trop compris."
Une incompréhension qui, loin de s'estomper avec le temps, s'est transformée en une rancœur tenace et assumée. Pascal Ferré décrit des retrouvailles répétées, années après années, toujours marquées par la même pique du joueur. "Les années d'après, quand je le recroisais, il me disait : 'Tiens, voilà l'homme qui n'a jamais voulu me donner un Ballon d'or'", révèle le journaliste. Une phrase visiblement répétée suffisamment souvent pour qu'elle reste gravée dans la mémoire de l'ancien dirigeant du magazine.
Le plus cruel, pour Lewandowski, c'est que l'histoire ne s'est pas arrangée l'année suivante. En 2021, alors que le Ballon d'or faisait son retour après une édition blanche, l'attaquant polonais restait l'un des grands favoris après une nouvelle saison stratosphérique devant le but. Il devra pourtant se contenter d'une deuxième place, devancé par un Lionel Messi auréolé de son titre de champion de la Copa América avec l'Argentine. Une maigre consolation, presque une double peine, pour un joueur qui pouvait légitimement estimer avoir mérité le trophée au moins une fois durant cette période faste de sa carrière.
Pour mesurer l'ampleur de la déception, il faut rappeler le niveau affiché par Lewandowski sur cette période charnière 2020-2021. Meilleur buteur de Bundesliga et de Ligue des champions à plusieurs reprises, détenteur du record de buts sur une saison de championnat allemand en battant la marque historique de Gerd Müller, auteur de performances individuelles rarement vues à ce niveau de régularité : l'attaquant polonais a longtemps fait figure d'anomalie statistique en Europe, au point que certains observateurs évoquaient déjà, à l'époque, une forme d'injustice si le Ballon d'or venait à lui échapper une nouvelle fois.
Cette séquence douloureuse n'a jamais vraiment été soldée. Lewandowski n'a, à ce jour, jamais soulevé le Ballon d'or de sa carrière, malgré un palmarès collectif et individuel qui aurait pu, à d'autres époques, suffire à l'obtenir. L'épisode de 2020 reste ainsi perçu par le joueur comme l'occasion manquée la plus flagrante, celle où les circonstances extérieures l'ont privé d'une récompense qu'il estimait avoir gagnée sur le terrain, loin devant ses rivaux de l'époque.
Aujourd'hui âgé de 37 ans et engagé en MLS du côté du Chicago Fire après son passage au FC Barcelone, Robert Lewandowski observe désormais la course au Ballon d'or depuis un autre poste d'observation, celui d'ancien grand compétiteur devenu spectateur plus ou moins extérieur des débats annuels. Mais à en croire le témoignage de Pascal Ferré, le sujet reste visiblement sensible pour l'attaquant polonais, preuve que certaines désillusions sportives ne s'effacent jamais totalement, même des années après et même une fois la carrière sur une autre trajectoire.
Reste une question qui continuera sans doute d'alimenter les débats de spécialistes : Robert Lewandowski aurait-il réellement mérité ce Ballon d'or 2020 si l'édition n'avait pas été annulée ? Sa saison hors normes avec le Bayern plaide clairement en sa faveur, mais l'histoire du football restera marquée par cette parenthèse Covid où, pour la première fois depuis sa création en 1956, le trophée n'a tout simplement pas trouvé de vainqueur.