Gianni Infantino n'a jamais été aussi fragilisé à la tête de la Fifa, et le nouveau coup qui le vise ce mardi ne vient ni d'un rival déclaré, ni d'une fédération continentale en rébellion, mais d'une enquête fiscale minutieuse. Selon des révélations conjointes du Monde et du New York Times, l'instance internationale du football aurait réglé, pendant trois ans, l'intégralité des impôts dus par son président sur le sol américain — un avantage dont il n'aurait jamais dû bénéficier.
Le mécanisme remonte à l'installation d'Infantino à Miami, dès 2024, en marge de la préparation de la Coupe du monde 2026 organisée conjointement par les États-Unis, le Canada et le Mexique. Entre 2024 et 2026, la Fifa aurait ainsi pris en charge environ quatre millions de dollars d'impôts américains pour le compte de son dirigeant, soit près de 3,6 millions d'euros au cours actuel — une somme réglée discrètement, sans jamais apparaître dans le détail de sa rémunération officielle.
Le dispositif en cause, une "péréquation fiscale", n'a rien d'exceptionnel dans les grandes organisations internationales : il sert classiquement à neutraliser l'impact fiscal d'une expatriation pour un salarié envoyé travailler à l'étranger, en garantissant qu'il ne paiera "ni plus ni moins" que s'il était resté dans son pays d'origine, en l'occurrence la Suisse pour la Fifa. Le problème, soulignent les deux journaux, est qu'Infantino n'est pas un salarié ordinaire de l'organisation : il en est le président élu, un statut qui ne devrait théoriquement pas ouvrir droit au même type d'avantage.
Signe que la question n'avait pas échappé à tout le monde en interne, l'administration de la Fifa aurait elle-même alerté en amont sur les risques juridiques de la manœuvre. Selon l'enquête, les services compétents avaient prévenu que cet arrangement pouvait constituer un "bénéfice" imposable à déclarer, et qu'il s'écartait de l'"esprit" initial du dispositif, pensé pour des employés et non pour un dirigeant élu à la tête de l'institution.
Le rapport annuel de la Fifa confirme d'ailleurs que ce "bénéfice imposable supplémentaire" accordé à Gianni Infantino n'a pas été intégré au total officiel de sa rémunération en tant que président — une omission qui alimente les soupçons d'un montage pensé pour rester hors des radars, aussi bien de l'opinion publique que des propres organes de contrôle de la fédération.
Le New York Times va plus loin en replaçant cet épisode dans une dynamique plus large. Le "montage fiscal américain", écrit le quotidien new-yorkais, "s'inscrit dans une tendance plus générale selon laquelle M. Infantino aurait tiré un avantage personnel au sein de la Fifa avec l'aide de personnes ayant elles-mêmes bénéficié d'avantages" comparables — notamment des séjours de plusieurs semaines lors de la dernière Coupe du monde, frais de déplacement inclus, hébergement de luxe et accès aux zones les plus prestigieuses des stades compris.
Parmi ces soutiens cités par l'enquête figure Bruno Chiomento, président de la commission indépendante de gouvernance, d'audit et de conformité de la Fifa, et proche d'Infantino depuis près de vingt ans — c'est lui qui aurait porté la proposition d'accorder cet avantage fiscal, lors d'une réunion restreinte tenue en 2024 et jamais validée dans les documents officiels de l'institution. Chiomento aurait lui-même bénéficié d'un traitement particulier, avec un accès à l'intégralité des matchs du dernier Mondial et une rémunération annuelle de 250 000 francs suisses, contrairement aux autres présidents de commission payés en dollars.
Ce nouveau scandale tombe à un moment particulièrement sensible pour le dirigeant italo-suisse de 56 ans. Président de la Fifa depuis 2016, Gianni Infantino reste à ce jour le seul candidat officiellement déclaré à sa propre succession, lors d'une élection présidentielle prévue en mars prochain — la date limite de dépôt des candidatures étant fixée au 18 novembre. Une position en apparence confortable, mais fragilisée depuis plusieurs semaines par une contestation croissante, portée notamment par l'UEFA, autour du projet avorté d'ouverture de la Coupe du monde à des investisseurs privés.
Cette affaire fiscale vient ainsi allonger une liste déjà fournie de polémiques entourant la gouvernance d'Infantino ces derniers mois, entre tensions avec plusieurs confédérations continentales et accusations récurrentes de gestion opaque des avantages personnels liés à sa fonction. De quoi alimenter, à quelques semaines de la clôture des candidatures, les interrogations sur sa capacité à traverser une nouvelle campagne sans accroc majeur.
Pour l'heure, ni la Fifa ni Gianni Infantino n'ont publiquement réagi à ces révélations. Reste à savoir si cette nouvelle affaire suffira à faire émerger un candidat crédible face à lui d'ici la date limite du 18 novembre, ou si le président sortant conservera, comme depuis plusieurs mois, l'avantage d'une opposition toujours dispersée.